
- Dom Benoit, Prieur de la Grande Chartreuse
Soixante-cinq ! Nous étions soixante-cinq pélerins, membres de fait ou de coeur des “Fous de Chartreuse”, emmenés par “Dom” Philippe à la Grande Chartreuse, les 26 et 27 juin 2011. Invités par la société privé qui exploite la liqueur des Pères Chartreux, Chartreuse Diffusion, nous avons eu l’occasion d’approcher le secret d’une liqueur d’exception, jalousement gardé depuis 1604. Refaisons ensemble le chemin parcouru pendant ces 2 journées…
Dimanche 26 juin, peu avant 10h : Les pélerins arrivent Gare de Lyon, en cette journée qu’on annonce caniculaire, heureux de se retrouver autour de Philippe, caviste chez Bossetti et, surtout, notre ami. Ce voyage, c’est son idée. Nous n’avions pas pu participer au premier séjour organisé en mai 2005 pour les “Fous de Chartreuse”, dont vingt-cinq d’entre eux étaient du voyage à l’époque. Depuis, les “Fous” ont élargi leur cercle et ouvert leurs portes à toux ceux qui vouent à la liqueur jaune et verte une passion sans limite… Etaient présents des vignerons de Bourgogne (Régis Forey et la famille Lamarche, propriétaire de la Grande Rue), du Sancerrois (les frères Pinard sic !), Jean-Sébastien Marionnet du Domaine de la Chamoise en Touraine, Patrick Lefoulon, des cognacs du même nom. Mais aussi des cuisiniers : Laurent Soliveres, l’un des chefs de Guy Savoy et son jeune sommelier, Gabriel, François Chenel, chef du tout nouveau restaurant “Bourgogne Sud”, qu’il vient d’ouvrir rue de Clichy à Paris… Les jeunes et sympathiques créateurs du blog “De la Chartreuse”, un enthousiaste mixologiste, le nom savant donné aux barmans faiseurs de cocktails aujourd’hui… mais aussi une chef d’entreprise collectionneuse de Chartreuse, un métallier, des banquiers, un coiffeur, des cavistes, des fonctionnaires… Un petit monde hétéroclite et généreux que réunissent la Chartreuse et une certaine philosophie de vie…

A la table ronde
Arrivés à Grenoble vers 13h, nous déposons rapidement nos affaires à l’hôtel avant de partir déjeuner en centre ville, au “Café de la Table ronde”. Créé en 1739, c’est l’un des plus anciens bistrots de France, après le Procope à Paris. Nous nous installons en terrasse ombragée (heureusement, car la température dépasse les 30°), prêts à porter le premier toast. Une Chartreuse verte Tonic (Perrier), faiblement dosée, nous procure le rafraîchissement tant attendu…
En entrée, un Murçon sur ravioles, un saucisson à cuire de la région de la Mure, très gouteux. Puis s’enchaînent un plat (un poisson dans une feuille de brick avec des câpres, bof bof…) et un dessert à étages composé d’une meringue, d’une boule de glace à la Chartreuse verte et de crème fouettée. On termine le repas avec une un petit verre de Verte.

Le premier toast porté à la Chartreuse
C’est maintenant l’heure de prendre le car. Direction Voiron, pour la visite des caves et de la distillerie. Antoine Munoz, Directeur général de Chartreuse Diffusion, nous explique le programme de la demi-journée.

Antoine Munoz, Directeur Gal de Chartreuse Diffusion
Nous commençons par un petit film en 3D retraçant l’histoire des Pères Chartreux et les différents moyens de subsistance auxquels ils durent avoir recours pour assurer leur indépendance économique : l’exploitation des mines de fer dès le 12ème siècle, la fabrication de mâts en sapin pour la marine, à partir du 17è siècle. Ce n’est qu’à partir du 19ème siècle que l’élixir et la liqueur connaissent un essor commercial important.

La distillerie des Pères Chartreux
A la distillerie, nous apprenons le mode de fabrication de la Chartreuse mais pas la peine d’essayer de rentrer dans les détails. Le secret, officiellement détenu par deux moines – en fait, plutôt trois – reste bien gardé. Sachez que la Chartreuse est élaborée à partir de 130 plantes et épices différentes et que la couleur jaune ou verte est obtenue naturellement, en fonction des plantes sélectionnées.
Le premier marché en volume reste la France, suivie par l’Espagne et l’Italie. Les Etats-Unis montent en puissance. J’apprends que cet engouement récent outre-atlantique serait dû à deux apparitions successives de la Chartreuse dans des films de Quentin Tarantino. La première, dans “Boulevard de la mort”, sorti en 2007, où l’on voit Tarantino acteur offrir une tournée de Chartreuse verte dans son bar (voir cette scène). La deuxième apparition dans “Inglorious Blastards”, film pour lequel Tarantino avait demandé aux Pères Chartreux de lui envoyer d’anciennes affiches publicitaires de la Chartreuse pour les intégrer au décor. Quant au marché russe, il n’est pas facile d’y faire sa place étant donné les litres de vodka qui y coulent déjà. Afin d’infiltrer les bars, une vodka a été mise au point par Chartreuse Diffusion. La “Vertical” - c’est son nom - n’a de raison d’être que de rentrer dans la composition de cocktails à base de Chartreuse. Le marché chinois, quant à lui, n’est pas vraiment recherché, considèrant que les Chinois sont avant tout des buveurs d’étiquette et non de réels connaisseurs.

Le maréchal d'Estrées
Nous visitons ensuite l’exposition “L’odyssée de la Chartreuse”, réalisée en 2005 à l’occasion des 400 ans de la liqueur de Chartreuse, au Palais du Luxembourg. C’est en effet en 1605 que le maréchal d’Estrées - qui était aussi le frère de Gabrielle d’Estrées, maîtresse d’Henri IV – remet aux moines de la Chartreuse de Vauvert un manuscrit révélant la formule d’un “Elixir de longue vie“, dont nul ne connaît l’origine. Mais c’est seulement en 1737 que la recette de ce qui devient alors l’Elixir Végétal de la Grande-Chartreuse est définitivement fixée grâce à l’apothicaire de la Grande-Chartreuse, le Frère Jérôme Maubec. La Chartreuse verte est mise au point en 1764 et la Chartreuse Jaune en 1840. Quant à la Chartreuse blanche, créée en 1838, elle fut produite jusqu’en 1880, puis à nouveau de 1886 à 1900. Elle est recherchée par les collectionneurs. En 1903, les Pères Chartreux, chassés de France suite à la séparation de l’Eglise et de l’Etat, se réfugient en Espagne, à Tarragone. Ils ne reviennent en France qu’en 1929 et reprennent la distillation dans leur ancienne distillerie de Fourvoirie construite en 1860, proche du Monastère de la Grande Chartreuse. Détruits en 1935 par un éboulement de terrain, les bâtiments sont alors transférés à Voiron, où elle est toujours réalisée, alors que le travail de sélection des plantes est effectué à l’intérieur même du Monastère.

La descente vers les caves
Nous terminons par la visite des caves où reposent les différentes liqueurs dans des foudres de chêne de Russie, de Hongrie ou de l’Allier, pour les plus récents. C’est la plus grande cave à liqueur du monde avec ses 164 mètres de longueur. Une partie, fermée par des grilles cadenassées, protège les Chartreuse V.E.P. (au vieillissement exceptionnellement prolongé). Alors que la mise en place de notre dîner se termine, nous remontons à la boutique et au bar pour un apéritif. Je goûte pour la première fois le cocktail Chartreus’ito, une version revisitée du mojito.

Le Chartreus'ito
Pour ce faire, on écrase et mélange un quart de citron vert et du sucre de canne dans un grand verre, puis on ajoute dix feuilles de menthe fraîche, des glaçons et 3cl de Chartreuse verte. On allonge avec du Perrier – c’est moins sucré qu’un soda -, on mélange et on sirote avec une paille. Une vraie réussite et un côté addictif ! On en profite pour examiner les vitrines dans lesquelles sont exposés les nombreuses contrefaçons de la Chartreuse et les flacons les plus anciens de l’originale.
L’heure du dîner a sonné… Nous redescendons dans les caves. Sur les tables, une surprise est réservée à chacun des convives : une flasque de Tarragone Jaune 1981, spécialement mise en bouteille pour notre venue et portant l’inscription suivante “70 flasques ont été réalisées pour les Fous de Chartreuse à l’occasion de leur visite aux caves de la Chartreuse le 26 juin 2011″.

La flasque de Tarragone Jaune offerte aux "Fous de Chartreuse" par nos hôtes
Au menu : une terrine de foie gras de canard maison et viande séchée des Alpes sur mesclun, servi avec un Gewurztraminer, domaine Léon Boesch 2009, puis une dodine de volaille farcie, accompagnée de morilles au vin jaune et de pommes cocottes, avec un Clos de l’Abbaye, Chartreuse de Mougères 2009, un plateau de fromages de la région et enfin, une Bavaroise à la chartreuse, avec quenelle de chocolat, chou à la chartreuse et fraises en verrine. Le dîner ne pouvait se terminer sans Chartreuse ! Nous sont servies : une Tarragone Jaune 1981 (celle-là même que nous retrouverons dans nos flasques), une Tarragone Jaune 1967, excellente – très semblable à une 1961 – et une Tarragone verte 1967, très fondue et harmonieuse. La soirée s’achève dans la joie… Retour sur Grenoble. Les plus “raisonnables”, ou petites natures dont nous faisons partie, regagnent leur chambre d’hôtel et s’endorment comme des bébés… aucun effet secondaire désagréable ne sera constaté le lendemain matin ! Les plus robustes poursuivent leur quête du Graal dans Grenoble, en vain… Le Yang Tsé Kiang et l’Espagne n’étaient pas loin…

Au Musée de la Grande Chartreuse
Lundi 27 juin, 9h30 : Après trois-quart d’heure de trajet en car, nous arrivons au musée de la Grande-Chartreuse à Saint Pierre de Chartreuse, au lieu dit La Correrie. Le monastère, situé à 2 kilomètres de là, voué au silence et à la prière, ne se visite pas. Nous sommes heureux et flattés d’être accueillis par Dom Benoît, le Prieur de la Grande Chartreuse, maison mère de l’Ordre des Chartreux.

Dom Benoît sort de son silence pour nous accueillir
C’est là que commence la dimension spirituelle de notre séjour. Dans les 18 salles du musée, nous découvrons la vie quotidienne des Frères, rythmé par les offices, la méditation, la prière et le travail… L’ordre des Chartreux, fondé par Saint Bruno en 1084, est le plus austère des ordres monastiques. La vie en communauté est réduite aux moments de culte et de détente. Le reste du temps, le Chartreux est un ermite qui prie, médite, travaille, prend ses repas, seul… dans le cadre de sa cellule. Une cellule-témoin, reconstituée au musée, nous permet de prendre la mesure de l’espace dans lequel évolue le Chartreux.

La prière et la méditation

Le repos

Le repas
Une fois par semaine, le lundi ou le premier jour libre de la semaine, entre 12h et 15h30, les Frères font une promenade communautaire hors clôture. C’est le “spaciement”, temps durant lequel ils peuvent cheminer deux par deux et parler librement. Nous croiserons d’ailleurs quatre d’entre eux un peu plus tard.

Arrivée dans le "Désert"
Nous partons ensuite de la Correrie pour rejoindre le “Désert” des Chartreux. Une jolie ballade nous attend. Nous commençons notre ascension et passons devant l’entrée du Monastère.

L'entrée principale du monastère
Un peu plus loin, sur la gauche, nous apercevons la maison qui accueille les familles qui peuvent venir rendre visite aux Frères seulement deux fois par an. L’endroit est apaisant. Plus nous progressons, plus nous nous sentons habités par le mystère et la sérénité des lieux. Arrivés au point qui surplombe le Monastère, certains s’assoient, d’autres restent debout, seul ou en groupes, mais tous se taisent et contemplent la beauté et l’harmonie de l’architecture et de la nature.

Bref moment de contemplation
L’un d’entre nous nous rappelle aux contingences matérielles, en faisant remarquer que les gosiers sont secs et que l’heure de l’apéro a sonné ! Nous amorçons donc notre descente aussi bien matérielle que spirituelle et sommes heureux de pouvoir croiser quatre Frères, marchant deux par deux, qui sortent du Monastère pour leur promenade hebdomadaire. On peut dire que nous aurons fait un bon de chemin ensemble, même s’ils nous dépassent très vite, faisant deux à trois foulées quand nous n’en faisons qu’une ! Leurs robes de drap blanc s’éloignent devant nous, perplexes…

Sur la route avec les Chartreux
Un certain calme demeure dans le car qui nous conduit à l’auberge de Sarcenas. Avant de devenir un restaurant, cette demeure, ancien relais de diligence, a appartenu à Chérubin Beyle, le père de Stendhal, juste après la Révolution.

La terrasse de l'auberge
Une terrasse ombragée offre un magnifique panorama sur la montagne environnante. C’est la dernière ligne droite de notre séjour. Le déjeuner est agréable. Nous retiendrons l’agneau de la région servi avec des crozets, une variété de pâtes spécifiques de la Savoie et le dessert, une glace à la Chartreuse verte, toute seule, sans chichis autour…

Agneau et crozets

Glace à la Verte
Mais le clou du déjeuner restera la dégustation d’une Tarragone verte, mise en bouteille entre 1946 et 1951, offerte par notre grand Inspirateur, Philippe.

La Tarragone Verte de Philippe : exceptionnelle !
Au nez, des notes de tabac blond et de poivre. En bouche, des arômes d’écorce d’orange, d’agrumes, de quinquina… Toute la complexité de la Chartreuse s’exprime dans nos verres. Aux dires des plus connaisseurs d’entre nous, la meilleure Tarragone verte jamais bue !!!
Le deuxième flacon, offert par Stéphane des Caves Bossetti, est une VEP verte, datée de 1975. Un nez de
chapelle récemment encensée nous ramène vers le Monastère que nous venons de quitter. C’est élégant, beau et noble ! Le troisième flacon, offert par Thierry, un ami venu de Belgique, est une Jaune, fabriquée à Voiron dans les années soixante-dix. Au nez, elle dégage une odeur d’agave, plante à partir de laquelle, rappelons-le, on fabrique la tequila ! Dans la quatrième et dernière bouteille, une Jaune V.E.P. de 2011 offerte par Antoine Munoz, nous retrouvons un nez d’encens mais les plantes – comme l’anis étoilé, le fenouil ou l’aneth – sont davantage présentes que dans les précédentes.
C’est maintenant l’heure de redescendre dans la vallée… Nous sommes allés au bout de la “Chartreuse Experience” et espérons renouveler le pélerinage dans quelques années !
